Enseigner n’est plus une vocation depuis bien longtemps, c’est
aujourd’hui une course d’obstacles et souvent une épreuve qu’on ne
pourrait souhaiter à son pire ennemi.
Ce vendredi, on m’a proposé une interview sur France 2, dans le sujet
sur la violence en milieu scolaire dans le cadre de la commission à
laquelle je participe. Je n’ai pas souhaité intervenir car je
considérais que le collège Victor-Hugo de Gisors n’était pas, loin sans
faut, l’exemple le plus criant.
J’aurais peut être dû.
Car la violence, ce n’est pas forcément un coup de couteau ou un
revolver sorti d’une poche. La violence c’est aussi un quotidien, une
ambiance, sournoise et veule.
Pas un jour sans voir des élèves se bousculer, s’insulter, se battre
physiquement dans la cour bien sûr, mais aussi dans les couloirs aux
interclasses. Pas un jour sans rapport de force entre « caïds » et
surveillants pour faire évacuer des lieux « d’occupation stratégique »
dans lesquels la domination du jeune chef de tribu ou de l’amazone
inculte s’exerce avec une violence inouïe bien que souvent silencieuse.
Pas un jour sans qu’un graffiti insulte tel ou telle professeur. Pas un
jour sans que certains élèves, du haut de leur glorieuse impunité de
fait grimacent, ricanent, vous narguent et se jouent de toutes les
règles qui de toute façon ne sont appliquées que dans un sens, en
défaveur des faibles (les professeurs, privés d’autorité factuelle, les
bons élèves, terrorisés par la doxa médiocratique, les élèves à
lunettes, les élèves différents, les élèves sincèrement désireux de
s’en sortir et dont les familles croient encore dans la chimère
républicaine). Pas un jour où il ne faut se battre pour obliger ces
pauvres hères d’une société perdue à enlever leurs manteaux et se tenir
correctement. Pas un jour sans qu’une administration complice d’un
système moribond ne s’extasie devant la
vitalité-de-cette-jeunesse-si-diverse et élève le laxisme au rang de
grand art. Pas un jour sans se rendre compte à quel point le collège
unique est plus qu’une faute, un véritable crime dont les coupables
devront un jour rendre des comptes.
Partir, tout de suite ? Démissionner ? Tourner le dos avec mépris ?
Pas encore, pas tout de suite. Ce qui me fait rester encore un peu ?
Quelques miracles quotidiens : pas un jour sans que dans le regard de
certains on ne sente les lumières de l’entendement. Pas un jour sans
qu’un « Bonjour Monsieur » nous rappelle qu’il y a des élèves gentils,
respectueux, polis et sincères. Pas un jour sans qu’un rire complice et
sain ponctue telle saillie ou telle anecdote. Pas un jour sans lire la
fierté et le bonheur d’un enfant qui obtient le premier « 20/20 » de sa
jeune vie. Pas un jour sans avoir l’impression que pour certains la
trace du savoir se maintiendra de façon indélébile. Pas un jour sans
qu’en salle des professeurs on ne s’étonne dans le bon sens d’une
remarque ou d’une copie prometteuse. Profitez en braves gens, ces
miracles ne dureront plus très longtemps.
Ce dualisme schizophrène est l’essence même de notre métier. Je
quitte une classe infecte, remplie de sauvageons perdus à jamais pour
retrouver après une classe d’élèves d’une exquise urbanité, et remplis
du désir d’apprendre.
Je le dis tout haut, les professeurs sont les derniers héros d’une
mythologie qui s’effondre avec fracas dans les sables mouvants de la
démagogie « citoyenne » et de la lâcheté communautaire.
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