« Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France ; ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération. »Marc Bloch, L'Étrange défaite (1940), éd. Gallimard, coll. Folio Histoire, 1990, p. 198.
Depuis
une trentaine d'années, on assiste à une déconstruction affichée de
notre histoire et de ce qui a constitué « l'âme de la France ». De
l'historienne afro-centriste Suzanne Citron qui affirme que la France a
toujours été une terre métissée, jusqu'aux derniers propos tenus par Martine Aubry,
prétendant que les valeurs qui font la France ne sont ni culturelles
ni religieuses, la machine à broyer nos consciences est en marche et
rejette à l'extrême-droite toute tentative de relier nos racines à un
passé lointain.
L'identité nationale ne se décrète pas. Elle
n'est pas le fruit d'une génération spontanée autour du seul fait de
posséder une carte nationale d'identité.
Il serait temps de rappeler un peu quelques points nébuleux de notre histoire.
Bonaparte disait, au premier jour du Consulat : « De Clovis au Comité de Salut public, j'assume tout ».
Les « rois qui ont fait la France », selon la formule de Georges
Bordonove, assumaient au moment de leur sacre l'âme de la France et son
héritage.
Mais de quel héritage s'agit-il ? Et quelle est cette « âme » dont nous parlons ?
La
Gaule celte d'après Vercingétorix s'est parfaitement acclimatée au
syncrétisme romain. L'intelligence des Romains a toujours été de
s'appuyer sur les élites locales, tout en respectant le fonds religieux,
et d'apporter le confort d'une société urbaine remarquablement
structurée et équipée. Certes, des soldats romains se sont parfois
installés sur des terres gauloises, mais en nombre raisonnable et la
cohabitation fut en général calme et fructueuse. Rome a d'ailleurs connu
un empereur né à Lyon (Claude, 41-54) et un empereur gaulois (Galba,
68-69).
Un évènement considérable est à prendre en compte :
c'est la victoire du christianisme sur le paganisme à partir des IIIe et
IVe siècles. D'abord religion des esclaves, séduits par la perspective
d'une vie éternelle de félicité après une vie misérable, le
christianisme s'introduisit au cœur de la domus romaine et des villae
rurales, convertissant patriciens puis plébéiens. Durement réprimée
dans un premier temps (les autorités romaines comprenaient
difficilement une religion qui excluait toutes les autres), l'Église
chrétienne eut ses martyrs, sous Domitien notamment (81-96), et non,
comme on le croit trop souvent, sous Néron (54-68), dont le règne fut
déconsidéré par les historiens de la dynastie flavienne pour mieux
justifier cette dernière, et par la littérature du XIXe siècle (Quo Vadis).
Petit à petit cependant, la force morale de ses martyrs et l'action
continuelle d'évangélisation par les évêques ont fini par toucher les
paysans gallo-romains (le mot « paysan » vient d'ailleurs du terme «
païen » car ce furent les derniers à être évangélisés ; leur foi n'en
fut que plus profonde).
Les cadres administratifs de
l'Église catholique se superposèrent bientôt à ceux de l'administration
romaine et au IVe siècle, la romanité se confondait avec la Chrétienté.
Ainsi
donc, l'âme de la Gaule était intimement entrelacée de cultures celte,
romaine et chrétienne, au cœur d'une population à très forte dominante
celtique.
Au Ve siècle, les grandes invasions qui ont entrainé la
chute de l'Empire romain d'Occident ont été le fait de tribus d'Europe
centrale, poussées par les Huns. Cette « immigration » n'a jamais
représenté plus de 5 % de l'Occident romain. Parmi elles, les Francs,
installés en Belgique actuelle et sur le Rhin depuis le IIIe siècle,
faisaient figure d'alliés du peuple romain auquel ils n'étaient pas
soumis (« franc » veut dire « libre » en langue germanique). Mérovée, le
grand-père de Clovis, s'est d'ailleurs distingué aux côtés du général
romain Flavius Aetius dans la dernière grande victoire de Rome aux
Champs Catalauniques sur les Huns d'Attila, en 451.
Les Francs étaient encore païens, et ce détail eut une importance extrême.
En
effet, la plupart des royaumes barbares qui s'étaient constitués après
476 sur les terres gallo-romaines était gouvernée par des élites certes
chrétiennes, mais de confession arienne. Arius était un évêque hérétique
qui prônait un Christ homme et non dieu. Sa doctrine fut dénoncée,
notamment au concile de Nicée (Asie mineure) en 325. Burgondes,
Wisigoths et Alamans, pour citer les principaux peuples germaniques
installés en Gaule, étaient tous trois ariens. Cette situation explique
en grande partie la sourde opposition de la population majoritaire
gallo-romaine, qui n'acceptait pas cette domination hérétique. Si l'on
ajoute que ces royaumes pratiquaient un apartheid de fait (lois romaines
pour les Gallo-Romains, lois germaniques pour les barbares, aucun
mariage mixte, etc.), le mythe récent d'un mélange
gallo-romano-germanique se trouve aisément battu en brèche.

La
grande intelligence de Clovis, comme l'ont très bien montré à la fois
Pierre Riché, qui fut mon professeur à Nanterre, et l'immense historien
Georges Tessier, fut, instruit par l'évêque Rémi et conseillé par son
épouse burgonde, Clothilde, elle-même catholique malgré son père, de
comprendre que la population gallo-romaine se livrerait à celui qui
respecterait sa croyance, le catholicisme étant intimement lié au
sentiment de romanité, toujours présent et rassurant dans ces temps
troublés.
Le 25 décembre 496 (ou 498, les historiens se divisent
sur la question), Clovis, ainsi qu'un millier de ses guerriers, se
convertit au christianisme catholique. Par ce geste, Clovis devenait
l'allié objectif des évêques et disposait du soutien désormais acquis de
l'ensemble des Gallo-Romains qui en firent une sorte de libérateur à
mesure qu'il s'emparait du royaume des Alamans et des Wisigoths.
Ce
baptême fut ainsi l'acte fondateur d'un nouveau contrat entre la Gaule
ancienne et l'âme germanique des Francs. Largement minoritaires, ceux-ci
se fondirent dans le creuset gallo-romain. Mais les trois dynasties
franques (mérovingienne, carolingienne et capétienne) furent désormais
légitimes aux yeux du peuple pour les gouverner.
Il serait donc absurde de nier les racines chrétiennes de la France.
Au
VIIIe siècle vint l'invasion arabe. S'emparant de la plus grande partie
de l'Espagne en 711, les « Sarrasins » poussèrent vers les Pyrénées
pour pénétrer au nord de l'ancien royaume des Wisigoths, en Aquitaine.
Ils furent arrêtés en octobre 732 par le Maire du Palais d'Austrasie,
Charles Martel, véritable maitre des Francs (les derniers rois
mérovingiens étaient souvent des adolescents que l'on sortait du couvent
pour figurer sur le trône). Poitiers retentit donc longtemps comme
l'acte de résistance des Francs chrétiens contre l'invasion des Arabes
musulmans.
Une petite musique voudrait nous faire entendre ces
dernières années, souvent pour des motifs politiques de paix sociale
dans nos banlieues, que le contexte de 732 n'était pas « national » et
que les Arabes venaient apporter les bienfaits de leur civilisation, et
la retranscription des grands auteurs grecs à un Occident obscurci par la barbarie germanique.
Certes,
Charles Martel n'avait peut être pas conscience de défendre l'Occident
chrétien face à l'Islam, mais la bataille de Poitiers a permis d'unifier
les royaumes francs sous son autorité et de préparer la renaissance
carolingienne conduite par son petit-fils Charlemagne.
Quant à la
civilisation musulmane, s'il est vrai que le califat de Cordoue fut une
curieuse expérimentation de cohabitation juive, chrétienne et
musulmane (encore que celle-ci ne fut pas aussi productive que le pense
Amin Maalouf dans son ouvrage Les croisades vues par les Arabes ou que le montre le cinéaste égyptien Youssef Chahine dans son film lumineux Le Destin
qui raconte la vie du philosophe Averroès), ce « miracle andalou » se
produisit bien après l'époque de Charles Martel, vers le XIIe siècle.
Soyons
clairs, à l'apogée de la civilisation arabo-musulmane, j'aurais préféré
être soigné par un médecin syrien qui aurait apposé un emplâtre à ma
jambe infectée que par un médecin franc qui me l'aurait (mal) coupée.
Mais
il serait malhonnête de faire croire que dans le même temps, l'Occident
nageait dans les ténèbres. Alcuin, Eginhard, le miracle carolingien, la
renaissance de l'esprit antique, on doit largement tout cela à l'action
profonde de l'Église chrétienne qui lance les réformes clunisienne puis
cistercienne, ces monastères du savoir, vecteurs des philosophies
chrétiennes. D'autre part, en imposant la trêve de Dieu, qui limitait
les jours de guerre, ainsi que la paix de Dieu, qui interdisait les
guerres privées, l'Église catholique a largement contribué à la
renaissance occidentale après les temps difficiles du Xe siècle.
L'Europe se couvre d'un blanc manteau d'églises, selon la formule de
Raoul Glaber, et bientôt, les grandes cathédrales gothiques dressent
leurs flèches imposantes vers un ciel qu'on sent désormais plus serein.
L'architecture occidentale retrouve ainsi ses lettres de noblesse.
La
deuxième vague d'invasion barbare ne transforme pas véritablement le
vieux creuset gallo-romain. Les Normands ne sont pas nombreux et
surtout, après 911, se convertissent largement au catholicisme et en
deviennent les grands défenseurs, après en avoir été les bourreaux
pendant un temps (« De la terreur des Normands, Seigneur, délivrez-nous.
»).
Ainsi, tout au long du Moyen-Âge, la France s'est constituée
autour de deux valeurs essentielles : la romanité et le catholicisme.
Cela est si vrai que chaque empire en Europe, et ce jusqu'à l'Union
européenne, s'est fondé sur la volonté parfois même inconsciente de
reformer l'ancien âge d'or de la Pax romana. Je rappellerai
également que l'Union européenne a largement été initiée par le centre
démocrate-chrétien (le MRP en France par exemple).
Nous aurions beaucoup à dire sur les contre-sens et les préjugés sur l'Inquisition ou la Reconquista espagnole.
Ces idées reçues tirent leur source du développement des Lumières
philosophiques du XVIIIe siècle. Il n'est pas question de condamner ici
Voltaire, Diderot ou Rousseau, mais de rappeler que si nous leur devons
les concepts de tolérance, de liberté, d'égalité, de fraternité et
d'instruction, ces valeurs existaient déjà chez nombre de prêtres de
l'Église romaine dont le concept, ne l'oublions pas, se fonde sur le
choix, le libre-arbitre et le doute.

Les
Lumières et la Révolution française ont initié dans leur critique de
l'absolutisme garanti par le catholicisme un mouvement de rejet
généralisé de « l'Ancien Monde » féodal qui en fait n'existait plus
guère que dans les esprits. Les capétiens avaient imposé un modèle
centralisé, et depuis Richelieu, la féodalité avait largement reculé.
On
peut certes reprocher à la France monarchique sa trop grande
bureaucratie, son administration pléthorique et son inefficacité
chronique à faire rentrer les impôts, ainsi que des privilèges devenus
au fil du temps insupportables pour les Français. Mais rappelons quand
même que la situation n'était pas aussi simple. 80 % des paysans étaient
propriétaires et, dans l'ensemble, les Français du XVIIIe siècle
vivaient bien mieux qu'au siècle précédent, ce qui d'ailleurs explique
leur frustration et leur colère lorsque les récoltes des années
1786-1788 furent si désastreuses, le spectre de la famine ressurgissant
brusquement. Les dépenses somptuaires et l'éloignement de la Cour à
Versailles firent le reste.
Peut-on se féliciter qu'au bout de
deux cents ans de révolutions et de plus de cent trente ans de
République, la situation ne soit guère différente de celle qui prévalait
à la veille de 1789 ? Les privilèges de certains ont largement remplacé
ceux d'antan.
Les philosophes et la Révolution française
ont voulu éradiquer la religion chrétienne du sol français, sans
totalement y parvenir. En 1945, nombreux
étaient les Français qui allaient encore à l'église le dimanche, malgré
l'offensive des « hussards noirs de la République » et de la séparation
de l'Église et de l'État en 1905.
C'est essentiellement
l'action communiste d'après-guerre, médiatiquement impressionnante et
d'une efficacité redoutable, comme l'a fort bien montré Maurice Druon
dans La France aux ordres d'un cadavre qui, peu à peu, en tenant
l'Éducation nationale et les rênes de l'administration, a procédé à une
déchristianisation de surface. Les communistes ont été rejoints, puis
dépassés dans la surenchère par les intellectuels trotskistes, qui ont
largement fait Mai 68.
Présents dans les médias, dans les
associations antiracistes et longtemps majoritaires au sein de
l'Éducation nationale, ces groupuscules ont établi un terrorisme
intellectuel formidable en transformant l'histoire de France, que nul
n'apprend plus depuis 30 ans, puisque ces derniers sont à l'origine des
« nouvelles pédagogies » sur l'éducation. Le savoir étant d'essence
bourgeoise et « de classe », il fallait encourager la spontanéité de
l'enfant qui devait « construire son propre savoir » dans un salmigondis
rousseauiste mal digéré. Le problème est que ces gens sont aujourd'hui
l'Éducation nationale et forment une forteresse inexpugnable que seul un
raz-de-marée d'exaspération pourra emporter.
C'est dans cette
mouvance d'extrême-gauche, voire d'ultra-gauche, que nous trouvons ces
pseudo-intellectuels en général appuyés par des sociologues, tel
l'insupportable Dominique Wolton. Leur doctrine ?
La
France est par essence coupable de grands crimes : les bûchers des
sorcières, l'esclavage, la colonisation, Vichy, le 21 avril 2002. Comme
l'a parfaitement décrit Pascal Bruckner dans Le sanglot de l'homme blanc,
la majorité doit battre sa coulpe et accepter sans sourciller une
repentance généralisée sur tous les sujets. Et Houria Bouteldja, porte
parole des « Indigènes de la République », exige des « souchiens » ,
c'est-à-dire des Français de souche (jeu de mots volontairement douteux)
de s'africaniser, de se métisser, d'autres encore réclament
l'adaptation de la République à l'islam.
La tradition française
est l'assimilation des minorités au modèle français. Ce fut le cas de
toutes les immigrations jusqu'en 1950. Ce modèle assimilationniste est
désormais caduc.
Nous entrons dans un modèle à la britannique (instauré Outre-Manche malgré le discours prophétique d'Enoch Powell, en 1968) du multiculturalisme qui ne convient absolument pas aux racines profondes de l'identité française.
C'est
pourquoi le débat actuel essaie de nous vendre une identité « à la
carte ». Les uns s'arrêtent à la simple possession de papiers, d'autres
essayent vainement de s'inscrire dans une tradition d'accueil largement
infondée.
La vérité est que ce débat est d'avance tronqué. Il
faut tout d'abord rendre la France à son histoire et l'enseigner à
nouveau à nos enfants.
Je suis un enseignant fidèle à la laïcité.
Un enfant de la République, un enfant de la Révolution, un enfant des
Lumières, mais aussi un enfant des capétiens, de l'Église et de nos
peintres, de nos sculpteurs et de nos écrivains, et j'assume tout. Les
victoires comme les défaites, les héros comme les salauds, les apogées
et les périodes les plus sombres. C'est cela, être français. Si vous ne
vous y reconnaissez pas, mademoiselle Bouteldja, peut-être ce pays,
finalement, n'est-il pas fait pour vous.
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